vendredi 23 novembre 2012

Les passages couverts de Paris

Les passages couverts, ce sont des rues merveilleuses et cachées à Paris. Forme d’urbanisme très en vogue au début du XIXe siècle, elles visent à créer un raccourci entre deux rues. Pour devenir populaires, elles rivalisent d’ingéniosité architecturale et de services, notamment en accueillant des boutiques. Aujourd’hui, certaines sont encore ouvertes au public. Voici donc une sélection de quelques-uns des plus beaux passages couverts parisiens.
 

Les passages parisiens, une histoire de commerce

Les passages couverts parisiens ont été créés pour faciliter la circulation à pied dans les rues de Paris, mais aussi le shopping. En effet, ces ancêtres des centres commerciaux ont su accueillir une clientèle fortunée, souhaitant faire ses emplettes à l’abri du temps parfois capricieux à Paris. Très populaires au XIXe siècle, ils ont pourtant connu le déclin avec l’avènement des grands magasins. Aujourd’hui, ils restent boudés par la clientèle. Toutefois, ils constituent un témoignage architectural intéressant et une balade s’impose donc à ceux qui veulent toujours mieux connaître Paris. A noter qu’ils sont majoritairement concentrés dans le IIe arrondissement.
Attention, considérés comme des centres commerciaux, les passages couverts sont soumis à des horaires d’ouverture et de fermeture. Ne comptez donc pas toujours sur ces raccourcis pour naviguer rapidement d’une rue à l’autre la nuit ou le dimanche.

Quelques adresses intéressantes

Pour vous aider à savoir dans quel passage parisien flâner, je vous ai préparé une liste de ceux qui présentent des qualités ou des originalités.
La galerie Colbert (IIe) et la galerie Vivienne (IIe station Vélib’ 2008) sont presque jumelles. Elles sont superbes avec leurs sols en mosaïques, leurs boiseries, leurs verrières et leur rotonde. La première abrite la Bibliothèque nationale de France et l’institut national d’Histoire de l’art. On peut donc s’y promener dans le calme, en prenant le temps d’admirer les lieux. La seconde, qui a toujours connu un plus grand succès commercial, est plus animée.

Au passage du Grand Cerf (IIe), vous retrouverez un passage couvert typique ; avec une verrière et des échoppes aux devantures en bois brun. Aujourd’hui, c’est un lieu très « in » avec des boutiques de créateurs et de designers.

Si vous vous promenez avec des enfants, rendez-vous au passage des Princes (IIe, station Vélib’ 2013). D’architecture classique, il présente deux originalités : il a été entièrement reconstruit à l’identique en 1985 et il abrite un unique magasin dont les rayons se divisent dans les échoppes : un magasin de jouets !

La galerie Véro-Dodat (Ier) sait séduire avec son élégance. De style néoclassique, elle est composée d’un sol damé, de plafonds ouvragés et de boutiques d’ameublement intérieur et de galeries d’art contemporain. So chic !

Vous pouvez également déambuler dans le plus long passage parisien. Il s’agit du passage Choiseul (IIe), long de 190 mètres. Son architecture est intéressante et son histoire marquée par de grands noms de la haute couture comme Kenzo ou de la littérature comme Céline.

Vous trouverez au passage du Prado (Xème) une ambiance populaire et architecture plus surprenante. Ce passage a été réalisé en 1785, mais n’a été recouvert qu’en 1925. Sa verrière est unique, c’est un hommage à l’exposition des arts décoratifs de 1925.

Pour finir, le passage du Havre (IXe) est un exemple réussi de passage couvert reconverti. Celui-ci, créé en 1845, a été transformé en un centre commercial ultra-moderne.  La Fnac, H&M, Zara, Celio, Agatha… vous y retrouverez toutes vos enseignes du XXIe siècle.

Source : velib.fr

jeudi 22 novembre 2012

Jacques Attali : "Diderot, mon frère"

Adepte du "gai savoir", il est aussi à l'aise dans la prospective que dans la peau d'un historien. Rencontre.
Jacques Attali.  
Jacques Attali. © Jean-Marc Gourdon / Fayard 
Jacques Attali n'est pas homme de demi-mesure. Inclassable, difficile de le mettre dans une case, il dérange, intrigue, fascine, surprend, tant ses passions, ses compétences et ses centres d'intérêt sont divers. Polytechnicien, énarque, ancien conseiller spécial du président François Mitterrand, créateur et premier président de la BIRD, président de PlaNet Finance, écrivain, romancier, essayiste, musicien, prenant sans cesse le risque d'être lui-même et de ne pas être compris, il n'est jamais là où on l'attend.

À l'image de Denis Diderot dont il vient d'écrire et de publier la biographie (Diderot ou le bonheur de penser, éditions Fayard). Diderot dont il nous parle comme d'un frère, d'un ami. Une intimité qui nous incite à mieux comprendre le philosophe des Lumières et qui jette un pont entre deux époques, qui se ressemblent finalement, tant il est urgent aujourd'hui, comme ce fut le cas au XVIIIe siècle, de repenser l'éthique de nos sociétés en s'appuyant sur plus de solidarité et de partage.



Pourquoi une biographie de Denis Diderot, plutôt que de Voltaire ou de Rousseau, ses contemporains ?
Pour moi, il est le plus important des trois. C'est un homme immensément intelligent, éclectique, touchant, un boulimique de travail, un puits de science, qui a bâti avec L'Encyclopédie le socle de la révolution politique, philosophique et économique de l'Europe. De plus, sa façon d'écrire des lettres d'amour me fascine. On ne peut pas, aujourd'hui, écrire des lettres d'amour sans s'inspirer des mille et une pirouettes dont il usait pour conclure ses courriers de manière tendre, sensuelle, élégante, ironique, sublime, et faire de chaque dernière phrase un chef-d'oeuvre. Enfin, la vie de Denis Diderot couvre mieux que celles de Voltaire et de Rousseau - partis de France pendant de longues périodes - l'histoire du XVIIIe siècle. De la fin du règne de Louis XIV à la veille de la Révolution française, Diderot a tout vu et tout compris, d'un monde qui s'achevait et d'un autre qui commençait. Il était un visionnaire, un précurseur, un polémiste exigeant. Libre des conventions, il refusait les compromis, défiait les grands de son temps. Il fut emprisonné à cause de sa liberté de penser. Enfin, il a été, grâce à L'Encyclopédie, le dernier homme à maîtriser tout le savoir de son temps. Tout cela en gardant intacte sa noblesse de coeur. J'aurais aimé avoir un ami tel que lui, si drôle, si savant, si humble.

Quels sont les points communs avec notre époque ?
Ils sont nombreux. La France est alors un pays riche, mais incapable de se réformer. Les élites sont assises sur des rentes. C'est le moment où la Chine, première puissance démographique, est très puissante ; où on note de très grands progrès technologiques ; où il existe une vague de poussées démocratiques, un peu comme ce qui se passe aujourd'hui ; où, grâce aux découvertes de Bougainville et de Cook, on pense, on invente la mondialisation. Des parallèles sont évidents entre nos deux époques. La France est alors bloquée, paralysée, sa situation budgétaire est catastrophique. Raconter Diderot et son oeuvre, c'est raconter le XVIIIe siècle qui est un siècle fondamental pour comprendre qui nous sommes, aujourd'hui.

Faut-il, aujourd'hui comme à son époque, repenser l'éthique de nos sociétés et s'appuyer sur plus de solidarité et de partage ?
Oui. Quand Diderot pense droits de l'homme, il les conçoit en termes de droits et de devoirs. Ce que nous avons oublié. Avant, dans le monde religieux par exemple, nous n'avions que des devoirs. Puis le phénomène s'est inversé et seuls nos droits furent pris en compte. Il faut un peu des deux. Nos devoirs sont les droits des générations suivantes. Diderot l'avait très bien compris. Il a conceptualisé dans L'Encyclopédie les droits et devoirs de l'homme de manière remarquable. Il y parle du colonialisme, de l'esclavage, de l'environnement, de la nécessité de protéger les cultures différentes...
Dans le même ordre d'idées, il a également inventé, magnifié et théorisé le concept d'indignation. C'est pour lui le moteur de l'histoire. Ce qui le poussera à écrire, quinze ans avant la Révolution, dans une lettre à Louis XVI, le jour de la prise de fonction du nouveau roi : "Si vous n'êtes pas capable de trancher dans l'intérêt du peuple, le peuple se servira du même couteau pour vous trancher en deux." Ce concept est toujours d'une actualité extrême. Il est, là encore, un précurseur.

Diderot, ou le bonheur de penser ! C'est quelque chose que nous n'apprenons plus aujourd'hui. Beaucoup ont peur de se remettre en question, du doute, de se confronter à eux-mêmes...
... et il y a aussi beaucoup de grands penseurs actuellement un peu partout dans le monde. La philosophie n'a jamais été aussi active, le débat intellectuel est très fort. Il faut simplement ne pas se laisser entraîner dans le vertige de la distraction et ne pas négliger la nécessité de penser, comme c'est souvent le cas.

Alors que penser est une activité gratuite, valorisante, source de jouissance. 
Penser, c'est apprendre à avoir une vie intérieure. 
Penser est un bonheur. Une forme extrême d'épanouissement. 
 Une activité humaine fondamentale qui nous distingue de l'animal. 
Penser est aussi un acte politique. Le droit et le devoir de penser font partie des droits et des devoirs de l'homme. 
Penser recoupe donc beaucoup de choses. 
Réfléchir. Une autre dimension de la pensée.
Méditer. Une manière de se concentrer sur la pensée en soi. 
Lire. Pour organiser sa pensée. 
Écrire, faire de la musique... 
Toutes les occasions peuvent être des prétextes pour penser.

C'était le cas pour Diderot qui cherchait sans cesse à assouvir ce bonheur de penser. En écrivant pour les autres, en polémiquant. Et comme on pense mieux à deux, soucieux d'aller plus loin dans l'exercice, il s'était inventé un double avec lequel il se confrontait. Dans deux livres non publiés de son vivant : Jacques le fataliste et Le neveu de Rameau, il parle avec cet autre lui-même qu'il a créé et se réfute. Car penser, c'est aussi assumer que l'on est contradictoire. La manière de penser de Diderot est toujours d'une grande modernité et un modèle pour l'avenir. Il est le seul philosophe des Lumières à être aussi inspirant, par ses idées comme par sa méthode, pour penser. C'est pour cela que je vais tout faire, l'année prochaine, tricentenaire de sa naissance, pour que ses cendres soient transférées au Panthéon. À côté de celles de Voltaire et de Rousseau. Pour qu'il ne soit plus oublié de l'histoire. Car nous lui devons beaucoup. Il a pensé avant d'autres les droits de l'homme, l'unité de l'espèce humaine, la mondialisation.

Dans "Le rêve de D'Alembert", Diderot écrit : "Tous les êtres circulent les uns dans les autres. Tout est un flux perpétuel..." N'est-ce pas ça, justement, le génie, de savoir prendre en compte cette réalité pour penser à partir de là le monde autrement ?
Le génie de Diderot a été sa folle audace scientifique et de comprendre avant Lavoisier, Darwin... que tout se conserve, tout se garde, que l'esprit et la matière forment un tout. Il est très discret là-dessus, mais en réalité il ne pense qu'à ça. Il est athée, mais il croit que l'esprit survit après la mort, qu'il existe une continuité de la conscience humaine et une force de l'esprit qui nous dépasse. C'est ce que l'on retrouve aussi chez les bouddhistes, chez Teilhard de Chardin. Diderot a une immense foi dans l'esprit. Pour lui, c'est la seule chose qui soit éternelle. Dieu pour lui, c'est l'esprit.

Et pour vous ? Êtes-vous croyant ? Quelle est la place de la spiritualité dans votre vie ?
Je suis croyant.
Il y a beaucoup de clés du royaume, beaucoup de voies. Pour moi, la spiritualité, c'est une manière de dialoguer avec l'invisible, de comprendre les forces que l'on a en soi, qui nous dépassent et qui nous relient aux autres.
D'une certaine façon, Dieu, pour moi, c'est la réunion des étincelles de bien qui existent en chaque être humain. La spiritualité aide à transcender les étincelles de mal qui existent également dans l'être, et à encourager, affermir, consolider le bien.

En ouverture de votre livre, ces mots de Diderot à Voltaire : "Il faut travailler, il faut-être utile"... Est-ce pour vous le sens de la vie ?
Diderot dit ces mots dans une lettre à Voltaire en refusant son invitation à dîner. "Il vient un temps où toutes les cendres sont mêlées. Alors, que m'importera d'avoir été Voltaire ou Diderot et que ce soient vos trois syllabes ou les trois miennes qui restent.
Il faut travailler, il faut être utile." Cette maxime me va très bien.

Que souhaitez-vous transmettre que vous avez appris de Diderot en le fréquentant ainsi ?
Le travail, la curiosité et le rire. 

Votre définition du bonheur ?
Avoir le privilège d'aider au bonheur des autres.

Vos clés du bonheur en pratique ?
Trouver toutes les occasions possibles d'être utile au bonheur des autres.

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Propos recueillis par
Diderot ou le bonheur de penser, par Jacques Attali. Fayard.

dimanche 18 novembre 2012

Exposition "Cheveux chéris, frivolités et trophées" au musée du quai Branly


Au croisement de l’anthropologie, de l’histoire de l’art ancien et contemporain, de la mode et des mœurs, l’exposition met en œuvre les problématiques de l’intime individuel et sa sociabilité sur le thème universel des cheveux. 

Abordant l’idée que chacun donne de sa personnalité par la coiffure, elle se présente tout d’abord sous l’angle de la frivolité, des compétitions entre blonds/blondes, rousses et bruns, lisses et crépus dans un large éventail de peintures classiques, de sculptures et de photographies d’auteurs. Comparant les coquetteries en Papouasie Nouvelle-Guinée, celles des belles citadines africaines ou des artistes de la haute coiffure, l’exposition avance vers l’idée du matériau humain à modeler, à sculpter, support à la fois de savoir-faire, de la relativité de la beauté mais aussi objet de perte, symbole du temps qui passe, de la maladie et de la mort. 

Supports de mémoire, reliques, talismans, les cheveux conservent pour beaucoup l’aura et l’énergie de leur propriétaire. Une large partie de l’exposition est consacrée à ces mana qui ont donné naissance, dans le monde, à de multiples objets dits « magiques » ou dotés de pouvoirs que l’on s’approprie. 

La question du reste et du trophée est ainsi posée et plus largement du statut de certains « objets » campés aux frontières de l’horripilant et de l'insoutenable, interrogeant nos catégories à partir d’une expérience universelle.
Mkupuk Eba, série Hairstyle, 1974. Tirage argentique sur papier baryté, J.D.'Okhai Ojeikere © musée du quai Branly - Cliquer pour agrandir, ouverture dans une nouvelle fenêtre

Frivolités ?

Empruntant un parcours semblable à celui d'une vie, l'exposition commence par les frivolités et les insouciances des débuts, rythmées par les caprices et désirs. Pourtant, ne s'agit-il que de frivolités ? N'y a-t-il pas bien davantage ? 

Ces soins, ces recherches, ces inconstances ne sont-ils pas aussi la marque d’une vitalité propre à dépasser l'ordinaire banalité, à s'affranchir de la laideur ? 

L’exposition se déplace de l'univers scintillant des représentations occidentales vers celles d'autres cultures. Peintures, sculptures, photographies, reproductions, objets et supports multimédias expriment l’impermanence de ces images, tendues vers nous comme des miroirs nous révélant nos arrangements avec nos apparences et nos destins. 

L'exposition s'articule en trois espaces : Métamorphoses et permutations, Les couleurs de la norme, Séduire. La confrontation d'une grande diversité d'œuvres et d'objets nous révèle les différentes formes physiques et symboliques des cheveux.

La perte

La vie biologique des cheveux les conduit à leur perte. Entre individus et sociétés, nombre de situations impliquent la perte des cheveux, que cette perte soit acceptée ou contrainte et évoque, dans des arrangements reliquaires, l’absence et le souvenir d’une personne.

Parmi les pièces exposées : des photographies, les cheveux d’initiés papous coupés à leur retour d’une longue retraite initiatique ou le fragment de cheveu d’une jeune carmélite. À voir également : des médaillons et broches prêtés par le musée Caranavalet, des objets de la collection Jean-Jacques Lebel.

Pouvoirs du cheveu

Le soin des cheveux dans les cultures non européennes renvoie de la même manière aux questions de souci de soi, de séduction, qu'il s'agisse d'extensions ou de parures mêlant des matériaux naturels et agençant avec raffinement les couleurs.  

S.E. médaillon, circa 1900 © Collection Jean-Jacques Lebel - Cliquer pour agrandir, ouverture dans une nouvelle fenêtreLes cheveux inclus dans des objets de mémoire se chargent de significations pour évoquer le souvenir ou la puissance d’une personne notamment dans les sociétés qui pratiquent la prise de trophées ou la chasse aux têtes.  

Emma, relique, circa 1900 © Collection Jean-Jacques Lebel - Cliquer pour agrandir, ouverture dans une nouvelle fenêtreLes cheveux deviennent des matières chargées des pouvoirs (parures et charmes magiques, trophées, ancêtres et au-delà) de leurs anciens possesseurs et sont portés comme des ornements puissants. Trophées, scalps et autres sont censés faire circuler une énergie associée le plus souvent à la fertilité des cultures, à la prospérité du groupe et aux rapports apaisés avec les Ancêtres. 


L’enjeu se tend alors entre présence vivante et dépouille, disparition et survivance, frivolité et mort.

Source : Site du musée du quai Branly 

vendredi 9 novembre 2012

Hokusai - exposition au musée Guimet



 


Génie protéiforme, créateur audacieux, Katsushika Hokusai (1760-1849) incarne la spiritualité et l’âme japonaises.





« Fou de dessin » (gakyôjin) tel qu’il aime à s’appeler lui-même, doué d’une curiosité artistique insatiable et d’un élan créateur durable et fécond tout au long d’une carrière prolifique, longue de soixante-dix années, servi par une extraordinaire capacité de travail, il laisse une production monumentale, comprenant des milliers d’œuvres remarquables tant par leur qualité esthétique que par leur variété stylistique : peintures, dessins, gravures, livres illustrés, manuels didactiques.

Il pratique tous les genres traditionnels, – portraits de geishas, d’acteurs de kabuki et de lutteurs de sumo, scènes de la vie quotidienne, cartes de vœux raffinées (surimono), illustrations de romans et de poésies –, mais c’est dans les années 1830, avec la publication de ses grandes séries de paysages, où il traite pour eux-mêmes les sites naturels, qu’il donne une vigoureuse impulsion à l’estampe japonaise. 

Adoptant un style tout à fait original, il réalise une synthèse entre son acquis oriental et l’assimilation des influences occidentales pour composer des paysages inattendus, d’une saisissante beauté.



Hokusai est né en 1760 dans un faubourg campagnard d’Edo. On ne sait rien de ses parents véritables. Adopté à l’âge de trois ans par un artisan d’art, fabricant de miroirs à la cour du shogun, il développe des aptitudes précoces pour le dessin. Commis chez un libraire, il étudie les images des livres illustrés. À l’adolescence, il fait son apprentissage chez un xylographe, où il travaille de 1773 à 1778, s’entraînant à graver lui-même les planches de bois. Tout au long de sa vie, mouvementée et difficile, il déménage constamment et change perpétuellement de nom et de signature, selon les étapes de son travail et l’évolution de son style.

Sur les cent vingt noms d’artiste et pseudonymes utilisés par Hokusai, on peut en retenir six principaux qui ponctuent les périodes stylistiques les plus importantes de son œuvre et correspondent aux six grandes phases de sa carrière :

1779 à 1794, Katsukawa Shunrô (« Splendeur du Printemps »)
À l’âge de dix-huit ans, il entre dans l’atelier de Katsukawa Shunshô (1726-1793), éminent portraitiste d’acteurs de théâtre kabuki. Durant sa période de formation, il réalise des portraits de courtisanes, d’acteurs, des estampes commerciales à bon marché et illustre de nombreux romans populaires (kibyoshi) ; 


 

1795-1798, Sôri II (nom pris à la mort de l’un de ses maîtres, Tawaraya Sôri). Il abandonne l’école Katsukawa et invente un style personnel, empreint de lyrisme, tout en subissant des influences chinoises et occidentales. Fréquentant une élite culturelle, il édite des calendriers (egoyomi) et des surimono, estampes hors commerce, à diffusion privée, émises souvent à l’occasion du Nouvel An, accompagnées pour la plupart de courts poèmes (kyôka) et distribuées entre amis ; 














1799-1810 : Hokusai (« Atelier du Nord »). Il s’affirme en tant qu’artiste indépendant et réputé, suscitant élèves et imitateurs. Il opte pour le nom qui l’a rendu célèbre, en hommage à la divinité bouddhique Myôken, incarnation de l’étoile du Nord, à laquelle il voue un culte particulier. Parallèlement à sa production de surimono, d’estampes polychromes et de peintures, il illustre un grand nombre de yomihon, romans-fleuves inspirés de légendes chinoises ;

 













1811-1819 : Taitô (nom également lié au culte des astres, se référant à la Petite Ourse). Il privilégie les livres d’images, manuels didactiques et cahiers de modèles, et publie les dix premiers volumes de la Manga, encyclopédie imagée du Japon en quinze volumes, contenant d’innombrables croquis, fournissant aux artistes un répertoire iconographique de modèles sur tous les sujets ; 

















1820-1835 : Litsu (« Âgé à nouveau d’un an », première année du nouveau cycle astrologique de 60 ans). Les années 1830 marquent l’apogée de sa carrière. Il déploie une activité débordante, maîtrise parfaitement l’art du paysage, révélant la beauté majestueuse de la nature. Ses séries d’estampes les plus connues datent de cette époque : les Trente-six vues du mont Fuji, les Vues des ponts célèbres, les Cascades de différentes provinces, ainsi que des suites consacrées aux fleurs et aux oiseaux, et d’autres sur des thèmes fantastiques comme les fantômes ;

1834-1849 : Manji (« Dix mille ans »). Il publie à cette époque les Cent vues du mont Fuji (1834-1840), soigneusement imprimées en trois volumes dans de délicates teintes de gris, et deux séries célèbres illustrant des anthologies de poésie classique : Le Vrai Miroir des poètes et des Poèmes chinois et japonais et les Cent poèmes expliqués par la nourrice. En 1839, un incendie détruit sa maison avec tout son matériel, ses croquis et dessins. Dans les années 1840, comme beaucoup d’artistes ukiyo-e en fin de carrière, il se désintéresse de l’estampe et s’adonne surtout à la peinture. Il dessine une multitude de lions pour conjurer le mauvais sort. Il meurt en 1849, laissant en guise d’adieu ce poème témoignant de son goût pour la nature : « Même fantôme / J’irai marcher gaiement / L’été dans les landes. »

Vers 1830, Hokusai s’empare de la montagne sacrée, associée à une divinité du feu, et refuge de sanctuaires shintoïstes. A l’égal d’un dieu, il l’approche, en état de grâce et de méditation, lui rendant un véritable culte. Trois ans plus tard, de cette fervente et poétique intimité naît le chef-d’œuvre, les Trente six vues du mont Fuji, qui place le maître au sommet de son art. 

Le mythique volcan ayant été traditionnellement célébré par les légendes, la littérature et la peinture japonaises depuis le VIIIe siècle, ce n’est certes pas le thème, récurrent, de cette somptueuse série d’estampes qui est ici novateur, mais bien l’originalité du propos. Montré ici pour la première fois sous de multiples points de vue, des lumières, des atmosphères changeantes, valorisé par d’ingénieux cadrages, le cône omniprésent s’impose parfois magistralement dans sa souveraine perfection pour, ailleurs, se laisser presque oublier à l’horizon lointain d’un paysage dynamique, plus occupé à mettre en scène les hommes, leurs activités, leur existence matérielle, voire spirituelle. De cette manière, l’artiste n’épuise ni ne répète jamais son sujet mais, au contraire, le modifie, le renforce à chaque nouvelle planche. 

 

En même temps, Hokusai, par une subtile alchimie du trait et de la couleur, où domine le bleu de Prusse, récemment introduit au Japon, rend sensibles les quatre éléments et plus particulièrement l’eau pour créer un espace complexe à la composition particulièrement soignée. Qu’il figure la montagne de près comme de loin, à l’aube ou au crépuscule, sous la neige ou l’orage, environnée de brumes ou dans un ciel limpide, il fait preuve d’une habileté révolutionnaire pour intégrer à son savoir faire oriental les techniques de la perspective occidentale et construire une illusion spatiale, une profondeur de champ, inconnues jusqu’alors. 


 L’insertion de nappes de brouillard et l’absence de ligne d’horizon sont caractéristiques de la manière japonaise pour rendre la perspective et la profondeur. Dans d’autres vues, Hokusai utilise avec habileté les techniques européennes pour rendre l’illusion spatiale et n'hésite pas à introduire les principes de la perspective linéaire occidentale.

Le maître attache une importance primordiale à la composition géométrique de ses estampes. Beaucoup de paysages sont marqués par de violents contrastes entre le premier plan et l’arrière-plan, le statique et le dynamique. Kajikazawa dans la province de Kai, véritable chef d’œuvre, témoigne même d’un emprunt aux maîtres chinois : une zone pleine, au premier plan, avec les flots, le rocher et l’activité humaine, formant un contraste avec une zone vide (le ciel et la montagne). La composition, qui repose sur deux triangles imbriqués l’un dans l’autre, celui du Fuji et celui que forment le promontoire rocheux, le pêcheur et ses lignes, est caractéristique de l’art de Hokusai.

 
 Une autre caractéristiques est l’attention particulière qu’il porte à la vie des gens du peuple, artisans et paysans, qu’il aime à représenter dans leurs occupations quotidiennes, en symbiose avec la nature. Soit l’homme est en proie avec une nature toute-puissante, grandiose et menaçante, comme nous pouvons l’observer dans Kajikazawa dans la province de Kai , soit il communie avec elle, dans une harmonie tranquille et sereine.
 

Dans certaines estampes de la série, Hokusai fixe un moment éphémère, soit un phénomène naturel très bref comme l'éclair dans L’Orage sous le sommet de la montagne, soit une action humaine comme dans Ushibori dans la province de Hitachi où la scène est d’une quiétude parfaite ; un seul bruit et un seul mouvement, celui de l’homme qui verse dans le marais l’eau qui a dû servir à la cuisson du riz, provoque l’envol de deux hérons. Cette représentation d’un instantané, d’une impression éphémère est caractéristique de l’ukiyo-e, « images d’un monde éphémère et flottant ».

Dans l'espampe de la grande vague, Hokusai saisit l’instant même où la vague gigantesque, écumante, menace de déferler sur les embarcations et d’engloutir les vulnérables pêcheurs, dont l’existence éphémère est soumise au bon vouloir de la nature. 
Exemple de composition
Hokusai anime le premier plan de son image par un jeu de triangles : celui du toit de la maison répond à ceux que le ponton dessine dans l’eau.
Pour modérer cette "agitation", il calme la scène par l’utilisation des lignes horizontales du plan d’eau et du paysage.
Enfin, un aspect spirituel est introduit par toutes les lignes verticales qui attire le regard vers le haut : l’arbre du premier plan et les sommets des montagnes dans le lointain.
La composition sur l'image

Enfin, les personnages quittant tous l’agitation de la vie quotidienne (communauté et famille représentées par la maison, travail représenté par la meule de foin ou les pécheurs du premier plan) pour le calme de grands espaces aux ondulations douces, on pourrait même voir dans cette traversée une allégorie du cheminement spirituel de la vie idéale.
Un autre point me conforte dans cette idée d’une allégorie, c’est le trajet irrationnel suivi par le pont.
Aucun détail ne justifie dans le dessin que ce pont n’aille pas directement, en ligne droite, d’une rive à l’autre. Mais si on considère les lignes formées cette fois-ci par le feuillage de l’arbre, et la déclivité de la montagne, on voit apparaître deux nouveaux triangles placés dans le sens inverse de ceux du bas du tableau. La forme de la passerelle devient alors logique.
Les deux triangles verts désignent comme direction la partie la plus lointaine de l’image, la plus mystérieuse, l’horizon. Le feuillage de l’arbre désigne même un point à l’extrême bord du cadre, là où l’image se termine après que l’œil est suivi le chemin préparé par la construction, comme la vie se termine après que chacun ait parcouru son chemin sur Terre.

Il a introduit dans son art deux outils de la peinture occidentale : l’utilisation de la perspective et celle du bleu de Prusse, ce dernier étant arrivé au Japon dans les années 1830 avec les commerçants hollandais.


Dans une postface à l’édition des 100 vues du mont Fuji, texte écrit à 75 ans, il déclarait à la fois dessiner depuis l’âge de 6 ans et être mécontent de tout ce qu’il avait produit avant... 70 ans ! On mesure là à la fois son perfectionnisme et sa volonté d’amélioration continue. J’y vois aussi le signe d’un optimisme profond et de ce qu’on peut appeler une certaine sagesse.
Son importance tient aussi sans doute à son inépuisable énergie.
Dans le même texte, il ajoutait : "A 80 ans, j’aurai fait quelques progrès, à 90 ans, j’aurais mieux encore pénétré le sens profond des choses, à 100 ans, j’atteindrais un état supérieur, indéfinissable, et à l’âge de 110 ans, un simple point, une simple ligne, tout sera vivant."
En 1849, à 89 ans, katsushika Hokusai s’éteint. Fidèle à son projet, ses dernières paroles ont été : « Encore cinq ans et je serais devenu un grand artiste. » Source